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Sept 2015 : Mohéli (Comores)

Imaginez une île couverte de forêts luxuriantes. Imaginez des plages de sable doré où viennent pondre des tortues géantes. Imaginez des jardins exubérants, suspendus à flanc de colline, semés de plantes exotiques et peuplés d’animaux extraordinaires qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Imaginez des ciels d’azur que traversent des nuées de cumulus blancs comme neige, des ilots déserts entre lesquels nagent les plus grands mammifères marins, des lagons turquoises et des récifs colorés fréquentés par des poissons bariolés de toutes formes. Ca y est ? Vous y êtes ? Vous la voyez ? Et bien, cette île existe vraiment ! Cet Eden tropical, ce Paradis de voyageur, ce Nirvana de plongeur, je l’ai découvert aux confins de l’océan Indien. L’île s’appelle Mohéli. C’est un jardin oublié du monde coincé entre l’Afrique et Madagascar…

Mohéli, jardin des Comores

La côte sud et les Ilots du parc marin de Mohéli

Premiers échos de Mohéli :

Janvier 2015, Paris,  Salon de la plongée. Ce matin, j’ai un rendez vous important sur le stand de Gérard Carnot patron de l’agence Ultramarina. Je dois y retrouver Gianni di Marco, un ami Suisse. Gérard et lui lancent la promotion d’une nouvelle destination en exclusivité. Gianni m’en a déjà dit deux mots mais je veux plus de détails, tous les détails !!! Assis devant un café fumant, Gianni raconte : depuis plusieurs années, il se rend régulièrement à Mohéli, la plus petite des quatre îles de l’archipel des Comores. Il y a rencontré Hans de Facq, le propriétaire du Laka Lodge. C’est un petit resort  implanté au sud de l’île, adossé au Village de Nioumachoua. D’abord à vocation touristique terrestre, le Lodge a voulu se diversifier et faire profiter ses clients de toutes les ressources de l’île y compris du potentiel incroyable qu’offrent les fonds marins de la région. Ainsi, Hans et Gianni décident de proposer une activité de plongée sous-marine. Ils achètent donc une petite embarcation propulsée par deux hors bords de 15 chevaux,  s’équipent de compresseurs, importent des blocs et font construire une petite structure sur la plage du Lodge avec racks, douche et bacs d’eau douce. Puis Gianni commence l’exploration sous marine des alentours. C’est une révélation !!!

Tortue de Mohéli

Puis Gianni commence l’exploration sous marine des alentours. C’est une révélation !!!

Au fil de son récit, son regard s’illumine. Son souffle et son élocution s’accélèrent comme s’il était sous l’influence de substances chimiques. Je comprends qu’il est totalement tombé sous le charme de Mohéli. Et à vrai dire, ce qu’il me raconte me laisse rêveur aussi. Le temps passe et le café dans nos tasses a depuis longtemps refroidi. Déjà deux heures que nous sommes attablés et je ne me lasse pas d’écouter mon interlocuteur. C’est presque trop beau pour être vrai. Gianni aurait-il le don d’enjoliver les choses ? Pour le vérifier, je me mets à lui poser des questions sans complaisance. Je veux savoir ce qui se cache derrière les mots et les belles phrases. Contre toute attente,  mes questions directes trouvent des réponses sans détour. Gianni sait que Mohéli n’est pas une île pour tout le monde… Il connaît les forces et les faiblesses de la destination, il ne l’idéalise pas. Je continue mon « interrogatoire » pendant un long moment mais en mon for intérieur, ma décision est déjà prise : je dois aller voir par moi-même !

Les préparatifs :

Je viens de passer les dernières semaines à tenter de trouver le financement nécessaire au voyage. C’est un sport épuisant. Avec la crise égyptienne, les temps sont durs. Le petit monde de la plongée souffre, les voyagistes sont à la peine, les magazines spécialisés ne payent pas… ou peu, les équipementiers réduisent leur sponsoring et les budgets communication des uns et des autres sont serrés. Les négociations sont tendues et souvent décevantes. Surtout que la destination n’est pas donnée… Mais bon gré, mal gré, nous arrivons à un compromis dans lequel tout le monde semble s’y retrouver : Je vais passer trois semaines au Laka Lodge. J’en ramènerai des images pour mes commanditaires, j’écrirai un reportage à paraître dans l’un des grands magazines de plongée et je réaliserai une vidéo promotionnelle de la destination, peut-être même un film un peu plus abouti si je trouve là bas la substance que j’espère.

Les vols, le voyage :

14 août 2015, Aéroport Roissy Charles de Gaulle. Assis dans la salle d’embarquement, du terminal 2C, j’attends le vol d’Air Austral qui doit décoller à 19h30. Je viens d’enregistrer quelques 50 kilos de bagages en soute… sans que ça ne me coute un denier! Pour cela, j’ai du rappeler à l’hôtesse méfiante et revêche que sa compagnie autorisait bien l’emport d’un sac de plongée sans supplément. J’omets bien sûr de lui préciser que le fameux sac ne doit pas dépasser 20 kilos, le mien en fait 25 ou 26 ! Pour cette fois ça passe !!! L’embarquement commence une heure avant le décollage. Une foule dense et bigarrée  se presse à la porte. Comoriens et Réunionnais de couleur sont mélangés avec des familles d’expatriés qui rentrent au bercail. Entre leurs jambes courent des dizaines d’enfants. Ca sent la fin des vacances scolaires… Quelques hommes d’affaires en costume cravate sombre et strict tranchent sur la gaité des vêtements traditionnels multicolores.

 

Le boeing d'Air Austral

Le boeing 777/300 d'Air Austral en escale à la Réunion


Le Boeing 777/300 d’Air Austral est bien équipé, propre et confortable. Ecrans individuels, programmes vidéos récents et musiques variées. Sièges confortables nourriture plus qu’abondante, personnel attentif et agréable... La compagnie ne lésine pas sur la qualité du service et sur les prestations proposées aux passagers. Notre destination est Moroni Hahaya, l’aéroport de la capitale des Comores située sur Grande Comore, l’île principale de l’archipel. Nous l’atteindrons vers 13h00 après une escale d’un peu moins de trois heures à St Denis de la Réunion. Horaires et connections obligent, je passerai l’après midi et la nuit à Moroni avant de reprendre un court vol inter-îles le lendemain matin.

Moroni airport

L'aéroport international de Moroni sur Grande Comore

 

En escale à Moroni :

Mes bagages ont suivi et sont livrés intacts à Moroni. C’est un bon début. Les formalités sont rapides, les fonctionnaires polis à défaut d’être très aimables. Quelques minutes plus tard, je suis à l’extérieur de l’aérogare où un chauffeur m’attend. Nous chargeons mes sacs à bord d’une Renault brinquebalante qui a probablement déjà eu 3 ou 4 vies de taxi et d’utilitaire léger. En tentant d’éviter des nids de poule grands comme des bassines, notre véhicule traverse des villages en fête. C’est la période des « Grands mariages », une tradition Comorienne où l’époux accède à la notabilité. Il doit pour cela casser sa tirelire et inviter tout le village… Aux Comores, la notabilité a un prix et tous ne peuvent pas se l’offrir…
La route est coincée entre la mer et les premières pentes du volcan Karthala, un géant qui occupe tout le centre de l’île et dont le sommet trempe le plus souvent dans la masse nuageuse. Des plantations de cocotiers alternent avec de très larges coulées de laves noires qui saignent les flancs du volcan. Nous roulons une trentaine de minute vers le sud. Dans des terrains vagues devenus décharges à ciel ouvert, des ordures, des plastiques et des carcasses de vieilles guimbardes s’entassent pêle-mêle. Pas vraiment un paysage de carte postale !
Nous passons devant les bâtiments de l’ORTC (Office de Radio Télévision des Comores) clin d’œil à l’ORTF de la « récente » présence Française. Nous arrivons dans la capitale Moroni, une petite ville de 50 000 habitants. Les rues sont encombrées de véhicules de tous types, d’une foule de piétons et de quelques animaux domestiques. Mon chauffeur doit se frayer un chemin en laissant les uns et les autres indifféremment  sur sa droite ou sa gauche en fonction de la complexité et de la densité du trafic. Il lui faudra encore une bonne quinzaine de minutes pour rejoindre ma pension. La villa Saïfoudine est abritée derrière un haut mur d’enceinte et une porte en fer à double battant. J’y suis reçu comme un prince par les propriétaires, une famille indienne musulmane. Leur accueil chaleureux, leur gentillesse et la qualité des plats préparés par la maîtresse de maison me feront presque oublier l’absence d’eau courante et d’électricité. Je me trouve dans l’une des régions les plus pauvre du monde. Les services publics sont pour la plupart inexistants. A Moroni, le courant est  généralement distribué entre 18h00 et minuit. Quand il ne pleut pas pendant la saison sèche, l’eau est livrée par camions citernes et stockée dans des conditions d’hygiène aléatoires. Il n’y a pas non plus de collecte des ordures ménagères. 
Pas grand chose à faire à l’intérieur! Avec encore quelques heures de jour devant moi,  je décide de pousser la porte de ma pension et d’aller prendre la température de la ville. J’attrape l’un de mes boitiers, monte un objectif passe partout, un micro externe et après quelques explications de la propriétaire, je franchis le seuil de la villa. Au gré de mes envies et de mon instinct, je passe quelques heures dans les souks, dans le centre ville et en bord de mer. Je tente de pousser la porte du musée de la ville où l’on peut voir paraît-il un beau spécimen de Cœlacanthe naturalisé, mais en vain ! Malgré les horaires affichés sur la porte, le musée restera fermé toute la journée. En dépits de mes recherches, je n’arrive pas à trouver de sujet photographique digne d’intérêt. J’essaie donc de m’intéresser aux gens mais je n’arrive pas à rentrer en contact avec la population. Gênées par ma caméra, les femmes se détournent, les regards des hommes se ferment. Je pense même susciter un peu d’hostilité chez certains adolescents. Les enfants, d’habitude prompts aux grimaces en présence d’un objectif, ne veulent pas se prêter aux jeux que je leur propose.

Jeunes adolescents de Moroni

Je pense même susciter un peu d’hostilité chez certains adolescents...

On m’expliquera plus tard qu’à Moroni, « blanc » équivaut à « Français » et que la population de la capitale garde un profond ressentiment envers notre pays à qui elle reproche une politique étrangère interventionniste (1) et la division de l’Union. En 1974 après un referendum contesté, les Comores indépendantes ont perdu Mayotte, qui devient département français contre l’avis de la communauté internationale. C’est en tentant la traversée vers cette nouvelle terre promise à bord des embarcations locales – les Kwasa Kwasa – que de nombreux Comoriens ont perdu la vie. Dix mille d’entre eux  si l’on s’en réfère aux panneaux de propagande d’un mouvement associatif de jeunes comoriens « NGO’ SHAWO ».

 

Un ressentiment contre la France

Dans la capitale Moroni, un certain ressentiment contre la France

La nuit tombe. La chaleur est toujours intense. Je m’arrête dans un bar restaurant boire un Coca-Cola bien frais. Mais à ma grande surprise, il est à température ambiante, ruptures d’électricité obligent… Déçu et un peu vexé de cet après midi sans relief, je rentre à la pension faire la conversation à mes hôtes. Moroni me laisse sur ma faim, mais mon attention est déjà concentrée sur la suite du voyage.

Mohéli vue du ciel

Pour grimper dans l’avion, j’ai du cette fois acquitter un supplément bagage conséquent. On ne gagne pas à tous les coups. Heureusement, j’ai pu discuter et diminuer le montant de presque moitié. Merci à mes ancêtres nord-africains qui m’ont légué le gout de la négociation…
Le vol inter-île à bord de l’Embraer 120 d’AB Aviation – un petit bimoteur de trente places – dure moins de 25 minutes. Deux tiers du vol sont nécessaires pour contourner les 2360 mètres du géant Karthala qui se dresse entre l’aéroport de Moroni et l’île voisine de Mohéli. Une fois franchi cet obstacle, il ne reste qu’un saut de puce au dessus de l’Océan Indien. Le contraste est saisissant : Mohéli est beaucoup plus petite, à peine une trentaine de kilomètres de long. Elle culmine à 860 mètres seulement et ses pentes sont totalement recouvertes d’une végétation dense et luxuriante, preuve que l’eau est partout.

Mohéli vue du ciel

Vue du ciel, Mohéli est entièrement recouverte d'une végétation luxuriante

A l’inverse de sa grande sœur toute de noir vêtue, Mohéli est ceinturée de cordons de sable blanc ou orangé. Elle s’étire d’Ouest en Est. Au sud, on aperçoit les fameux îlots de Nioumachoua, qui matérialisent le parc marin dont m’a parlé Gianni.  Tout autour de l’île, un récif corallien arbore toutes les variantes du turquoise. Vue du ciel, cette île est une merveille. J’ai hâte de débarquer et de la découvrir enfin.

Premiers contacts avec l’île jardin

L’aéroport de Mohéli donne vraiment l’impression de débarquer sur le sol Africain. C’est une cabane en béton de quelques mètres carrés qui abrite la tour de contrôle, la salle d’embarquement et les postes de police et de douane tout à la fois. Elle n’a probablement jamais été repeinte depuis sa construction.

L’aéroport de Mohéli

L’aéroport de Mohéli abrite la tour de contrôle, la salle d’embarquement et les postes de police et de douane tout à la fois

Bien que l’on ne quitte pas l’Union des Comores, il faut remplir quelques documents de police dont un pour l’Ambassade de France qui tient à savoir où sont ses ressortissants. Dans la rue, une foule bigarrée attend parents et amis, pour la plupart invités à l’un ou l’autre des  Grands Mariages. XXX, le jeune chauffeur du Laka Lodge m’attend aussi et bientôt nous prenons la route pour le dernier tronçon du voyage. Les premiers kilomètres de bitume serpentent à travers forêt tropicale primaire et plantations. Nous contournons les cimes de l’île par l’Est, d’abord en direction du village d’Itsamia. A partir de Sambia, nous quittons la route d’Itsamia et roulons vers l’Ouest le long de la côte Sud de Mohéli. Progressivement, le goudron disparaît et la route se dégrade. Nous sommes bientôt obligés de rouler au pas pour franchir trous et crevasses de ce qui n’est plus qu’une piste ravinée en très mauvais état. XXX ne semble pas très à l’aise avec la voiture qui ne lui appartient probablement pas. Il redouble de précaution, s’arrête à chaque obstacle et redémarre au ralenti. Je ne sais pas à quelle distance est le Lodge mais à ce rythme là, il va nous falloir la plus grande partie de l’après midi pour arriver à destination. Le bon coté des choses, c’est que j’ai le temps d’admirer le paysage.

Les îlots de Nioumachoi

Les ilots de Nioumachoa vus des hauteurs de la côte sud de l’île

L’eau coule partout. Au fond de chaque vallon, dans des ruisseaux d’eau claire, des femmes et quelque fois des hommes  s’affairent pour laver le linge coloré. Il est ensuite étendu sur des buissons ou sur des pierres pour sécher. Au détour de certains virages, j’aperçois l’océan indien en contrebas. La journée est ensoleillée et le contraste des couleurs entre l’océan, le récif et la végétation est absolument incroyable. Plusieurs fois, je demande à mon chauffeur de s’arrêter pour que je puisse faire quelques images depuis ces points de vue surélevés. Et oui, aussitôt débarqué, aussitôt au travail !

Une cascade à Mohéli

A Mohéli, l’eau coule partout

Arrivée au Laka Lodge

Après une bonne heure et demi de « secouage » et « d’essorage »,  nous arrivons à Nioumachoa. Le village est construit anarchiquement le long de la plage et s’étire dans les collines avoisinantes. Les maisons sont disparates, souvent inachevées, rarement enduites ou peintes. La plupart sont en béton avec des extensions improbables. On aperçoit également quelques « Bangas », les petites cabanes traditionnelles en torchis et au toit de palmes. Les rues sont étroites et permettent rarement aux véhicules de se croiser. Heureusement, l’usage quasi universel de motos chinoises de marque Fekon est très répandu et les véhicules à 4 roues en nombres limités. Le Laka Lodge se situe à l’extrémité Ouest du village. Il est abrité derrière des palissades et une grande porte à double battant.

La double porte battante du Laka Lodge

L’entrée du Lodge est gardée par une double porte en bois

Richard (Ricard Piskot), le très sympathique et très « écolo » gérant du Lodge m’accueille avec une eau de coco… et une bouteille de rhum arrangé de sa fabrication. Après avoir fait longuement connaissance,  nous parlons des particularités de Mohéli et des besoins propres à mon reportage et aux prises de vues. Hans l’ayant parfaitement briefé sur mon séjour, Richard est résolu à me faciliter la tâche. Bateau, pilote, blocs de plongée, voiture et guide naturaliste seront chaque jour à ma disposition. Je n’ai plus qu’à poser sur le papier ma « wishing list ». Dans les trois prochaines semaines, je voudrais pouvoir faire des images de tout ce que Mohéli compte de sauvage, de vierge ou d’exceptionnel.

Richard, gérant du Laka Lodge

Richard, le très sympathique et très « écolo » gérant du Lodge

La plage du Laka Lodge

La plage de rêve du Laka Lodge !

Les bungalows

Après que Richard m’ait encore donné une foultitude de détails sur l’île et le Lodge, il m’accompagne à mon bungalow qui aurait pu avoir les pieds dans l’eau si on avait essayé de le construire plus près de la plage…

L'un des bungalows du Laka Lodge

Mon bungalow aurait pu avoir les pieds dans l’eau si on avait essayé de le construire plus près de la plage…

C’est une petite construction cubique en béton, au toit de palmes. L’aménagement est sommaire. Un lit double muni d’une moustiquaire, une commode et un bureau. Les prises électriques sont rares, mais pour l’instant, elles ne me sont d’aucune utilité. Le courant n’arrivera que bien plus tard dans la soirée. La salle de bain est dans le même style. Un WC, une douche à même le sol, et un évier avec un plateau suffisamment grand pour poser ma brosse à dent et quelques affaires de toilette. Que demander de plus ? De l’eau chaude ? A cette heure de l’après midi, la chaleur est encore torride et on en ressent pas le besoin. Mais quand le soleil se cache après une journée passée en mer et en cette fin d’hiver austral, ce n’est plus un luxe… A l’extérieur sur une petite terrasse assez étroite sont disposés deux fauteuils en tissu et une table basse.  Malgré mes envies de farniente et de repos, j’y passerai relativement peu de temps, tant les journées qui viennent vont s’avérer remplies… A l’arrière du Lodge, se trouve le potager ou les employés cultivent, tomates, carottes et autres salades vertes que nous consommerons quotidiennement jusqu’à la fin de notre séjour.  On y trouve aussi la collecte sélectives des déchets : verres, emballages métalliques et déchets plastiques sont stockés en attendant d’être brulés ou d’être évacués par conteneurs entiers… Oui, nous sommes bien dans un éco-Lodge !

Les grands pélagiques du large

Je suis venu pour voir des baleines et quand on est motivé, il faut mettre toutes les chances de son coté. Nous sommes en plein cœur de la saison. Les baleines à bosse arrivent aux Comores vers le 15 juillet et en repartent vers le 15 octobre. Les mamans viennent y mettre bas et les mâles les suivent pour s’accoupler. Elles viennent de parcourir plus de 6000 kilomètres depuis l’antarctique ou elles ont passé l’été austral pour se nourrir de Krill.

Baleines à bosse de Mohéli

Les baleines à bosse parcourent plus de 6000 kilomètres depuis l’antarctique pour venir mettre bas dans les eaux chaudes et abritées du canal du Mozambique

Chaque matin après un petit déjeuner complet d’œufs, de fruits et de pain, je rejoins Nafiou sur la plage. Souvent, mon pilote est déjà en train de charger le bateau : les deux moteurs hors-bord, puis les nombreux jerricans d’essence et les gilets. Je me charge des sandwichs, des affaires de plongée et des blocs. Oui, des blocs ! Si les baleines sont coopératives, je veux pouvoir m’affranchir de la surface où le clapot rend les prises de vues difficiles. Pour que la caméra soit stable, mieux vaut s’immerger quelques mètres sous la surface. Et comme mes petits poumons ne m’autorisent pas à faire des apnées de 20 minutes, je n’ai pas beaucoup de choix.  Heureusement, il n’existe pas (encore ?) de réglementation sur la plongée avec les cétacés aux Comores. Des publications internationales recommandent de ne pas émettre de bulles en présence de cétacés et autres mammifères marins. Mais  il y a longtemps que je me suis fait ma propre idée sur les prises de position de technocrates qui tentent d’ériger ces conseils au rang de lois. Je n’ai jamais vu un cétacé s’enfuir devant mes bulles, pas plus que de geste hostile ou de comportement agressif.  Bien au contraire : comme poussés par la curiosité, dauphins, baleines à bosses et globicéphales viennent volontiers au contact des plongeurs en scaphandre… Je l’ai vécu et j’en ai eu de multiples témoignages, y compris de la part d'amis scientifiques dignes de confiance !

 

Mais où sont passées les baleines ???

Pour mes premières sorties, je partagerai le bateau avec Brian Heagney et Sabine Frank, un jeune couple Irlando-allemand. Ils viennent de passer 7 saisons consécutives dans l’archipel des Tongas comme opérateurs de « Whale watching ».  Chassés par un cyclone qui a ravagé leurs deux bateaux en même temps que leur envie de reconstruire leur futur sur place, Brian et Sabine sont à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil. Comme moi, ils ont entendu parler de Mohéli et viennent passer quelques jours au Laka Lodge pour tester les baleines locales. J’embarque donc avec deux spécialistes du comportement des mammifères marins… C’est une bonne chose !

Le bateau de plongée du Laka Lodge

Départ pour le whale watching depuis la plage du Laka Lodge

En revanche, la météo est différente de celle que j’attendais. Gianni m’avait parlé de calmes plats, conditions idéales pour apercevoir les baleines de loin, et de journées très chaudes… mais un méchant alizé du Sud Est rafraichit l’air, soulève la mer et recouvre Mohéli de nuages sombres qui s’accrochent à ses sommets.Du coup, nos premières sorties sont loin d’être confortables, surtout quand nous quittons l’abri relatif des « Ilots ». Nous nous faisons chahuter et tremper de la tête aux pieds. Malgré cela, nous scrutons l’horizon avec ardeur, à la recherche d’un souffle, d’un dos ou d’une queue. Dix fois, cent fois, nous sursautons en apercevant ce qui de loin pourrait être le souffle d’une baleine. Mais cent fois aussi, nous nous rendons compte que ce sont les vagues qui se brisent sur les rochers acérés des ilots ou sur des récifs émergés un peu plus au large.

Une mer pas toujours très clémente

Les premiers jours, une météo pas toujours très clémente...

Avec une mer dans cette état, l’observation des baleines en surface est rendu presque impossible et c’est un « breach » (*) dont nous aurions besoin pour distinguer les animaux de l’écume et des brisants. Après deux journées de quelques 7 heures passées sans interruption sur notre skif, nous rentrons trempés, glacés  et bredouilles sans une seule observation ni mise à l’eau. Pour nous rassurer mutuellement, mes nouveaux amis et moi-même mettons cet échec sur le compte de l’état de la mer. En vérité, je n’en mène pas large et je commence à avoir quelques doutes. Avec autant d’heures passées sur l’eau, nous aurions du apercevoir au moins un ou deux spécimens…

Les chauves-souris de Livingstone et les jardins de Mohéli

Devant ces conditions météos adverses, nous décidons de faire une pause et d’aller visiter l’île et notamment, l’une de ses animaux le plus secret et le plus rare. Les chauves souris de Livingstone. Equipés de pieds en cape pour un treck qui devrait durer la plus grande partie de la journée, nous partons en voiture vers l’Ouest cette fois. En route (devrais-je dire « en piste ») nous nous arrêtons plusieurs fois pour faire quelques images de cultures de girofliers (Syzygium aromaticum), l’arbre originaire d’Indonésie qui donne le clou de girofle. On en trouve des champs entiers et au mois d’aout et de septembre, la récolte bas son plein. Les boutons floraux sont alors séchées au soleil sur de grande nattes posée à même le sol dans les rues des villages.

Girofliers de Mohéli

Au mois de septembre, la récolte des clous de girofle bat son plein

Karine et moi avons rendez-vous avec notre guide botaniste qui nous attend au bord de la route au sortir d’un virage. Après quelques explications succinctes sur le déroulement de la journée et sur les chauves souris, notre guide part à grandes enjambées et nous devons marcher rapidement derrière lui pour ne pas être distancé. Nous traversons d’abord des cocoteraies, Des roussettes orangées décollent à notre approche pour se reposer et reprendre leur somme juste après notre passage. Des petits bœufs et des chèvres paissent paisiblement. Ils sont probablement destinés à être consommés lors des prochains grands mariages. Bientôt nous traversons les premières cultures d’Ylang Ylang (Cananga odorata), un arbre cultivé pour ses fleurs dont on extrait par distillation une huile essentielle odorante très utilisée en parfumerie. Nous croiserons  plusieurs distilleries au cours de notre excursion. Le produit est donc transformé sur place avant d’être exporté. Une manne pour les habitants de Mohéli.

Cultures d'Ylang Ylang

L'ylang ylang est cultivé, récolté et transformé sur place avant d’être exporté, une mane pour l'économie de Mohéli.

Nous poursuivons l’ascension des flancs de l’île en suivant le lit de plusieurs cours d’eau. Le paysage alterne entre forêt primaire et jardins exubérants. Noies de coco, café, tabac, chocolat, mangues, bananes, ananas, citrons verts se disputent le terrain avec les ficus géants, les fougères arboricoles et les lianes de Tarzan… tout pousse ici, dans un enchevêtrement de plantes, d’herbes, de fruits et de légumes.

Ananas de Mohéli

Tout pousse ici, dans un enchevêtrement de plantes, d’herbes, de fruits et de légumes.

Bientôt nous arrivons à proximité de l’endroit où vivent les chauves souris. Ces mammifères frugivores d’à peine 30 centimètre de longueur peuvent atteindre une envergure d’un mètre quarante. Ils dorment le jour et décollent au crépuscule pour aller se nourrir sur les arbres fruitiers de la forêt primaire. Endémiques des Comores, il n’en resterait pas plus de quelques centaines et l’animal est considéré comme « en danger critique d’extinction » par l’UICN. Cette organisation fait état d’un recul de 50% de leur population au cours des 10 dernières années, principalement en raison de la déforestation et du recul de leur habitat. Encore une fois, je suis le témoin de l’impact de l’homme sur la nature et je ne peux malheureusement que vous en faire part…

Chauve-souris de Livingstone

Les chauve-souris de Livingstone, une population en danger critique d’extinction

Zakis

Nous reprendrons les sorties baleines quand l’état de la mer sera plus propice. Richard propose de nous emmener sur un site appelé « Zakis ». Le site doit son nom à un pêcheur de Nioumachoï qui l’a découvert. A chaque fois qu’il y emmène des plongeurs, il reçoit une petite somme d’argent. S’il veut continuer son « business », il doit préserver le site et donc, arrêter d’y pêcher. C’est un bel exemple de mutation d’une activité de subsistance vers une activité écologique. Le site se situe en pleine mer, au delà des ilots, sur le récif extérieur. Après vingt bonnes minutes de bateau je me laisse glisser dans l’eau agitée tandis que notre pêcheur nous attend en surface. Pas question de s’ancrer et d’abimer le corail. Premier à l’eau, je stoppe ma descente une dizaine de mètres au dessus du fond pour avoir une vue d’ensemble. Malgré une visibilité relative due à une mer agitée qui soulève le sable, je découvre une grosse patate circulaire d’une vingtaine de mètre de diamètre, isolée sur un fond sableux parcellé ici et là de petits massifs de corail. Le site est colonisé de bancs de poissons parmi les plus colorés. Je reprends ma descente et me positionne sur le sable, à quelques mètres de la patate. D’ici, j’ai l’impression d’assister à un ballet : des bancs de Gaterins rayés (diagramme oriental) et de lutjans tournent sans cesse autour du massif. Dans l’intention de se faire nettoyer,  ils sont à la recherche de petits labres bleus (Labroides dimidiatus) ou de poissons cochers (Heniochus acuminatus).

Banc de lutjans

Des bancs lutjans tournent sans cesse autour du massif coralien

Des poissons anges duc (Pygoplites diacanthus) ou gris (Pomacanthus arcuatus) nettoient ou se font nettoyer selon leur humeur ou leur appétit. Des mérous timides se cachent dans les anfractuosités du récif n’attendant que notre départ pour aller chercher leur ouvrier. Un poisson napoléon juvénile prudent se positionne systématiquement  sur la diagonale opposée et j’ai beau tenter de l’approcher et le filmer, il se maintient toujours hors de portée de mon objectif, à « sa » distance de sécurité. Dans le bleu, des myriades de fusiliers décrivent des arabesques descendantes depuis la surface et tournent autour de nous. Eux aussi passent par les dents expertes des petits labres. De temps à autre, je m’arrache à ce ballet gracieux et sonde le bleu à la recherche de plus grands animaux. Immanquablement, entre la surface et ce garde-manger débordant, deux grands barracudas patrouillent.  Une tortue verte, placide, vient se faire tirer le portrait puis s ‘éloigne, indifférente à l’agitation du récif derrière elle. Pour un plongeur photographe ou pas,  cette patate est un petit coin de paradis. Dans un espace restreint, elle rassemble une biomasse très importante. La vie est partout. Les couleurs sont vives. La biodiversité est étonnante. Un couple de Cochers va égayer la fin de ma plongée. Se prenant probablement d’intérêt pour leur reflet dans mon dôme, les deux petits poissons prennent la pose tour à tour sans que j’arrive à me lasser de leur compagnie…

poisson cocher

Deux poissons cochers prennent la pose tour à tour…

En sortant de l’eau, l’après midi est déjà bien avancé et Richard me propose d’aller voir si les Mantas sont là. Pas la peine de me le demander deux fois. S’il y a vraiment des Raies Mantas à Mohéli, je veux devenir leur meilleur copain !

 

Les raies Mantas

La zone où elles doivent se trouver se situe entre deux ilots juste en face du Laka Lodge. Depuis Zakis au large, il ne nous faut que quelques minutes pour la rejoindre.  Richard me dit que les raies  sont généralement en surface. Les Mantas ne se regroupent que pour se nourrir ou pour se faire nettoyer. Si elles sont en surface, c’est qu’elles mangent… Nous entrons dans une petite baie abritée des vents dominants et bordée d’une magnifique plage de sable coralien. Nous commençons notre recherche à quelques mètres de la plage, moteurs au ralenti. Si les Mantas sont là, elles seront très visibles. Quand elles nagent en surface, leur aileron dorsal et émergé et les extrémités de leurs ailes apparaissent par intermitence. Elles nagent si lentement et sont si peu effarouchée par les bateaux que les pécheurs indonésiens les chassent au harpon depuis leur barques. Heureusement, l’espèce est maintenant protégée mondialement. Au deuxième passage, l‘un de nous aperçoit un aileron en surface. Nous reconnaissons immédiatement la dorsale d’une raie. Les autres nageurs enfilent leurs masques et leurs palmes et se jettent à l’eau sans attendre. Quand à moi, il me reste quelques bars à consommer dans ma bouteille et un peu de temps avant l’obscurité totale. Je décide donc de me rééquiper pour réaliser quelques prises de vues en immersion plutôt qu’en surface. Bientôt je rejoins mes camarades qui nagent avec 3 Mantas alfredi. Ce sont des animaux de récif par opposition aux Mantas Océaniques ou birostris qui sont des pélagiques.

Raie Manta de récif

Les raies mantas Alfredi de Mohéli sont des animaux de récif par opposition aux Mantas Océaniques ou birostris qui sont des pélagiques.

Elles nagent gueule grande ouverte près de la surface, filtrant dans leurs branchies le plancton très dense qui trouble légèrement les premiers mètres de l’Océan. Leurs cornes céphaliques totalement délovées guident l’eau et les nutriments vers la gueule béante. Dans l’eau chargée, de nombreuses petites méduses nous entourent. En voyant une raie Manta sursauter et en recracher une qui vient de lui bruler l’intérieur de la bouche, je comprends que les méduses sont urticantes. J’essaie donc de les éviter et pendant quelques minutes j’y parviens. Mais je dois rester concentré: les animaux sont sans cesse en mouvement, le soleil est rasant, il y a beaucoup de suspensions, autant de facteurs à intégrer pour que mes prises de vues ne soient pas ratées. Fait étrange, je n’aperçois plus aucun nageur et je me dis qu’ils ont peut-être suivi un autre groupe de raies.

Raie Manta de récif

Elles nagent gueule grande ouverte près de la surface, filtrant le plancton dans leurs branchies

Devant l’effort et la concentration necessaires, mon attention et ma prudence se relachent. En mettant en joue une Manta avec ma caméra, je ressents des douleurs foudroyantes au front et à la main droite simultanément.  M… ! je viens d’être piqué par deux méduses à la fois. La peine est si intense que j’en lache ma caméra, heureusement attachée à ma « stab » par un cable de sécurité… Je fais immédiatement surface en hurlant de douleur… pour m’apercevoir que tous mes compagnons sont déjà remontés à bord. Ils rient à gorge déployée de ma mésaventure… Ils y ont tous eu droit à un moment ou à un autre, et tous sont sortis de l’eau chassés par « les sales petites bestioles »….  Heureusement la douleur est de courte de durée et les brulures ne laisseront pas de traces.  Nous en sommes tous quitte pour une belle frayeur et un bon coup d’adrénaline. Il n’empèche que le spectacle a été grandiose et continu. Il faudra revenir pour voir si les méduses occupent la scène en permanence ou pas…  Ce spot est d’ailleurs sur le chemin du retour de nos sorties en mer, et j’en ferai dorénavant un passage obligatoire en fin de journée.

 

La ponte des tortues vertes

Vers la moitié du séjour, je suis rejoins par mon épouse Karine. En guise de cadeau de bienvenue, Richard et moi lui avons organisé une nuit à la belle étoile ! Un parcours du combattant, mais le jeu en vaut la chandelle. Il s’agit d’aller assister à la ponte des tortues vertes sur les plages d’Itsamia. Sans avoir vraiment commencé notre nuit, nous nous levons vers une heure du matin. Richard a préparé un thermo de café et des lampes à LED rechargeables. Nous voilà reparti pour une bonne heure de piste défoncée, de nuit cette fois. Nous arrivons bientôt dans le village d’Itsamia ou un guide nous attend.  Tout est parfaitement organisé… Nous le suivons sur un sentier de brousse à la lumière des lampes. La nuit est sombre, sans lune et nous avons du mal à voir où nous posons les pieds. Nous marchons ainsi à la queue leu leu pendant une petite demi-heure. Il est presque trois heures quand nous arrivons enfin sur les premières plages.  Nous déposons sacs à dos et matériel sur le sable tandis que notre guide part seul explorer la plage.  Après quelques minutes il revient nous informer. Plusieurs tortues sont déjà à l’assaut de la petite dune et certaines ont commencé à creuser les nids. Il ne faut surtout pas les déranger avant qu’elles n’aient commencé de pondre sous peine de les voir s’interrompre dans leur dur labeur et repartir à l’eau. Il nous faut donc attendre patiemment et combattre notre curiosité et notre impatience. Mais l’attente sera de courte durée. Très rapidement nous pourrons assister à un spectacle extraordinaire qu’il n’est pas donné de voir tous les jours dans nos sociétés occidentales. Ces tortues pèsent plusieurs centaines de kilos.  Elles travaillent avec acharnement et détermination. Après avoir creusé un trou de deux ou trois mètres de diamètre, elles poursuivent leur effort en faisant un trou plus étroit et plus profond – le nid – dans lequel elles pondent plusieurs dizaines d’œufs. La ponte à laquelle nous assistons va durer plus d’une heure pendant lequel la tortue est presque immobile pour ne pas que le sable en équilibre précaire ne rebouche le nid par inadvertance.

Ponte des tortues verte de nuit

La ponte à laquelle nous assistons va durer plus d’une heure...

Quand elle a fini de pondre, la tortue esquisse un léger mouvement et le sable s’effondre dans le nid. La mère entreprend alors de reboucher complètement la cavité qu’elle a mis plusieurs heures à creuser.

Rebouchage du nid après la ponte

La tortue entreprend alors de reboucher complètement la cavité qu’elle a mis plusieurs heures à creuser.

Quand c’est terminé, elle reprend à grand peine le chemin de la mer. La tortue verte n’est certainement pas un animal terrestre et elle n’y est pas vraiment à l’aise. Son poids énorme l’handicape dès lors qu’elle n’est plus soumise à la poussée d’Archimède et à l’apesanteur qui en découle. Et puis elle vient de travailler dur pour creuser le nid, mettre ses petits au monde et reboucher le trou. Sur la plage, vers la mer qu’elle rêve d’atteindre, elle tire, pousse, souffle, s’arrête tous les trois mètres et repars pour sa prochaine étape. Son ventre laisse une empreinte profonde dans le sable, presque une tranchée. Elle ne marche pas vers la mer, elle creuse son chemin dans le sable!

Après la ponte, la tortue reprend le chemin de la mer

La tortue reprend à grand peine le chemin de la mer...

Soudain, le guide nous appelle, des  éclosions sont en cours ! Dans la nuit sans lune et le  noir absolu, nous faisons attention de ne pas marcher sur l’un deux, tout en allumant nos lampes le moins souvent possible pour ne pas désorienter les nouveaux nés. Autant la mère est lente, autant les petits sont lestes et rapides. Aussitôt dégagés du sable où ils viennent de creuser leur chemin vers la surface, ils se précipitent dans la direction de la mer.

Eclosions dans le sable

Soudain, le guide nous appelle, des  éclosions sont en cours !

Est-ce leur instinct qui les attire ou est-ce le bruit des vagues qui cassent sur la plage ? Toujours est-il que la plupart des jeunes tortues ne s’y trompe pas et courent lestement de toute la vitesse de leurs quatre nageoires vers la mer toute proche. Dans un élan de solidarité et à l’exemple du guide qui fait de même, nous donnons un petit coup de main aux égarés ou à ceux qui ont rencontré des obstacles infranchissables comme un tronc d’arbre ou un détritus de plastique en travers de leur chemin. Nous devons faire le plus vite possible. Le jour se lève et des prédateurs redoutables se réveillent prêt à passer à l’action. Sur un arbre géant qui doit probablement culminer à plus de 30 ou 40 mètres de hauteur, des dizaines de corbeaux viennent de percevoir le signal envoyé par les bébés tortues : le délicieux plat du jour « se carapate » vers la mer… D’un coup, une nuée noire et blanche s’envole et plusieurs dizaines de corbeaux fondent sur la plage. Richard, Karine et moi, faisons de notre mieux mais bientôt, nous sommes submergés. Les corbeaux et leurs proies sont trop nombreux et certains repartent déjà,  leur petit déjeuner calé dans leur bec puissant.

Corbeaux prédateurs

D’un coup, une nuée noire et blanche s’envole et plusieurs dizaines de corbeaux fondent sur la plage...

La scène n’a duré que quelques minutes.  Dans la nature, la vie ne tient qu’à un fil et la survie n’est souvent due qu’à la chance. Si ces bébés avaient émergés du sable alors qu’il faisait encore nuit, ils auraient tous rejoint la mer au nez et à la barbe des volailles endormies.

 

Des baleines et des dauphins, enfin !

Les jours suivant, l’Océan Indien se calme et les conditions deviennent plus propices à l’observation des baleines. Brian, Sabine et moi reprenons le cours de nos sorties. La journée passe sans que nous ayons beaucoup plus de chance jusqu’à ce que, sur le chemin du retour, nous apercevions un souffle puissant, suivi d’un autre plus bas sur l’eau. Nous mettons immédiatement le cap sur ce que nous pensons être une baleine et son baleineau. La longue poursuite commence. Elle va durer une bonne heure. Nous restons à distance, moteur au ralenti dans l’espoir que les animaux s’arrêtent. C’est notre seule chance d’espérer nous mettre à l’eau et nager avec eux. Plusieurs fois, nous apercevons le baleineau en surface. Il est très jeune, une semaine ou deux tout au plus. C’est peut-être la raison pour laquelle la maman n’est pas tranquille et nage continuellement… Nous approchons doucement, sur une route parallèle,  pour essayer d’habituer les animaux au bruit de notre bateau et tenter un premier contact. A quelques dizaines de mètres, les deux animaux sondent. Nous savons que le bébé est trop petit pour faire de longues apnées. Nous décidons donc de tenter notre chance et de nous mettre à l’eau en tentant de faire le moins de bruit possible. Ensuite, nous formons une ligne et nous palmons de front, tranquillement, dans la direction où nous avons aperçu les baleines pour la dernière fois. Nous gardons les yeux écarquillés.
Soudain, à la limite de la visibilité, je les aperçois. Elles sont à une quinzaine de mètres sous la surface. Le bébé est posé sur sa mère et se repose. Nous nous figeons instantanément. Un mètre de plus et nous entrerions dans la sphère de sécurité des animaux. La mère nous regarde et je sens son regard peser sur nous. Elle sait que nous sommes là, mais à cette distance, nous ne devons pas encore représenter une menace pour elle. L’attente va durer quelques dizaines de secondes. Puis la maman prudente décide d’emmener son petit sous d’autres cieux, à l’abri de ces minuscules visiteurs qui visiblement l’importunent. En deux coups de caudales, les deux animaux  nous dépassent et disparaissent dans le bleu de l’océan indien.

Baleines à bosse  de Mohéli

Puis la maman prudente décide d’emmener son petit sous d’autres cieux

Nous tentons de nouveau de les suivre en bateau mais cette maman là est décidément très craintive et ne se laissera plus jamais approcher. Nous décidons de prendre le chemin du retour et mettons le cap sur Nioumachoï. Nous venons d’assister à un spectacle extraordinaire : un ballet sous-marin dont l’un des  acteurs pèse près de 25 tonnes. Malgré le bonheur indicible que cette magnifique rencontre m’a procuré, je reste perplexe. Nous aurions du rencontrer beaucoup plus de baleines. Cette fois les conditions étaient presque parfaites et je ne m’explique pas la si faible concentration d’animaux. Pourtant, une autre bonne surprise nous attend. Alors que, sur le chemin du retour, nous sommes lancés au maximum de la puissance de nos deux 15 cv, un dauphin jailli devant l’étrave. Puis un autre et un autre encore. Bientôt, nous sommes entourés de dizaines de « longs becs » qui jaillissent autour du bateau et jouent dans la vague d’étrave… Quel spectacle magnifique !  Ils sautent, plongent et rivalisent de vitesse avec notre embarcation. Comme les dauphins s’amusent et que le ballet dure, je tente plusieurs fois de me mettre à l’eau et de nager avec eux, mais à chaque fois, ils sondent et restent hors de portée. Décidément, les mammifères marins de Mohéli sont d’une timidité excessive…

Dauphins long bec de l'Océan Indien

Ils sautent, plongent et rivalisent de vitesse avec notre embarcation

Une fois rentré, je commence à mener ma petite enquête et j’envoie quelques mails à des amis habitant la Réunion, Madagascar et les Iles Tonga dans le pacifique sud. On verra bien si eux aussi ont remarqué quelque chose d’anormal dans la migration des baleines cette année.

 

Le site de plongée de Mchaco

Au large des plages d’Itsamia où les mamans tortues viennent pondre, se trouve le rocher de Mchaco.  C’est un roc nu et lisse, dont le sommet blanc couvert de Guano peut être vu à des kilomètres à la ronde. Il est habité par une colonie de Fou masqués (Sula dactylatra) de plusieurs dizaines d’individus.  Des frégates le survolent constamment.

Mchaco

Il est habité par une colonie de Fou masqués (Sula dactylatra) de plusieurs dizaines d’individus

Le rocher se trouve au Sud Est de l’île, dans une zone de convergence de courants et à la limite d’une fosse océanique profonde de plusieurs centaines de mètres. Richard me dit y avoir plongé à plusieurs reprises et y avoir rencontré des conditions difficiles avec de forts courants. Mais le jeu en vaut la chandelle paraît-il : en raison d’importantes résurgences,  la densité et la diversité de la faune sont tout simplement incroyable… Lors de certaines plongées, il  y aurait même vu des requins ! Depuis le Laka Lodge, il faut une petite heure de bateau pour s’y rendre. L’océan est totalement calmé maintenant et les conditions de navigation sont très agréables. Quelle différance avec la météo des premiers jours…

Mohéli vue du large

L’océan est totalement calmé maintenant et les conditions de navigation sont très agréables

L’étrave fend la surface totalement lisse et nous survolons un miroir d’où jaillissent constamment des poissons volants.  Nous naviguons au dessus du plateau récifal et les fonds ne dépassent guère une vingtaine de mètre de profondeur. Je regarde constamment la surface et le fond quand soudain, une grande tache sombre attire mon attention. Nous venons de passer juste au dessus d’une raie Manta toute noire de plusieurs mètres d’envergure. A Mohéli, la nature n’est jamais très loin… Arrivés à Mchaco, nous faisons plusieurs fois le tour de l’île pour tenter de nous rendre compte de la force et de la direction du courant. Mais nous ne notons rien de significatif. Tant mieux ! Richard, Karine et moi nous mettons à l’eau sur la partie nord de l’île. C’est un mur descendant verticalement jusqu’à des éboulis en pente assez prononcée. En l’absence de tout moyens de secours ou de caisson à proximité, nous décidons de ne pas dépasser le seuil des trente mètres… Ce qui n’est pas véritablement indispensable vu l’accumulation de vie dans les premiers mètres de la colonne d’eau. En surface, des bancs de sardines ou de chinchards, jouent dans l’écume des vagues se brisant sur les rochers. Dans le bleu, les prédateurs sont nombreux. Thons, carangues bleues, carangues arc-en-ciel, et même un marlin géant nageant majestueusement sous la surface. Au fond, il y a peu de corail. C’est de la roche brute.

Mchaco

En surface, des bancs de sardines ou de chinchards, jouent dans l’écume des vagues

Les mérous sont les maîtres des lieus et chassent devant eux des myriades de poissons colorés de jaune ou de bleu. Comme à Zakis, les stations de nettoyage sont nombreuses et l’action,  derrière chaque pierre et chaque éboulis. Des bancs de lutjans, de fusillers ou de gaterins décrivent des arabesques au dessus du fond…  Le site devrait effectivement attirer des requins mais ce jour là, pas plus que le suivant nous ne croiserons leur route…

Banc de gatrains rayés

Des bancs de gaterins décrivent des arabesques au dessus du fond

Riri, Fifi et Loulou

Chaque soir, juste avant la tombée du jour, une famille de Makis (Lémur mongoz) vient rendre visite aux habitants du Laka Lodge, à la plus grande joie de ceux-ci. Ce sont de petits lémuriens endémiques de Madagascar et des Comores. Richard m’a raconté que cette famille a d’abord vécu en captivité. Elle a ensuite été relâchée et a pris résidence dans les jardins luxuriants du Laka Lodge. Elle vit dans des énormes manguiers et les bosquets de bambous autour du Lodge.

Makis de Mohéli

Chaque soir, juste avant la tombée du jour, une famille de Makis vient rendre visite aux habitants du Laka Lodge

Ces animaux arboricoles et frugivores ne touchent jamais la terre ferme. Ils arrivent par la voie des airs en sautant d’arbre en arbre et rivalisent d’agilité, de grâce et de détente. Ils ne doivent pas mesurer plus de 40 à 50 centimètres et possèdent une longue queue qui représente le double de la taille de leur corps. Le soir, les makis viennent autour du restaurant chercher leur ration quotidienne de fruits. Quand vous leur tendez une banane, ils se saisissent délicatement de votre main et y prennent le fruit qu’ils croquent avec délectation. Ici, point de timidité. Ces animaux à l’état sauvage ont adapté leur mode de vie et leur habitat à la présence de l’homme. Ils vivent en parfaite harmonie avec les occupants du Lodge qui en tirent un plaisir partagé.

Lemur mongoz de Mohéli

Les makis viennent autour du restaurant chercher leur ration quotidienne de fruits

Le Laka Lodge, j’y retournerai !

Le Laka Lodge est vraiment une destination atypique. Elle s’adresse aux plongeurs, mais aussi aux non-plongeurs, tant il y a de choses à voir et à faire sur terre comme en mer. C’est une destination pour les vrais amoureux de la nature Elle conviendra à tous ceux qui sont prêts à certains compromis avec le luxe et le confort, à supporter un voyage de plusieurs jours et des taxis brousses brinquebalants sur des pistes sommaires. Elle conviendra à ceux qui savent quelques fois se passer d’électricité ou d’eau chaude, qui peuvent faire sans la propreté aseptisée des grands complexes touristiques ou des yachts de luxe, ceux enfin qui n’ont pas peur d’affronter le redoutable scolopendre ou les nuées de moustiques quand vient la tombée du jour. Mais à ces courageux là, Mohéli ouvre les portes de ses jardins secrets et de ses plages désertes baignés de ciels d’azur, celles de nuits étoilées loin de toute pollution lumineuse où l’on redécouvre la voie lactée de son enfance, celles d’une autre nature, plus généreuse, diverse, foisonnante et préservée qu’ailleurs. A Mohéli, j’ai passé de si bons moments que j’y ai laissé un petit peu de moi-même. J’y retournerai, c’est certain, ne serait-ce que pour m’y retrouver !

La voie lactée depuis les plages de Mohéli

Mohéli ouvre les portes de nuits étoilées où l’on redécouvre la voie lactée de son enfance

Patrick Masse, Décembre 2015

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